Les Sites Naturels d’Escalade : entre rêve et réalité…

La communauté des grimpeurs s’ébranle et s’émeut devant la dernière performance de Margo Hayes à Siurana : La Rambla, 9a+ et voie mythique de l’histoire de l’escalade… Les dernières news outdoor rencontrent un vif succès, du Dawn Wall à Oliana les images de caillou inondent la toile, et le grimpeur falaisiste semble tendance, immuable. Pourtant, ce patrimoine de voies historiques qui permettent aujourd’hui aux meilleurs athlètes de s’exprimer et de nous faire rêver est en réel péril. Sans parler des ouvertures récentes et futuristes… Les générations de grimpeurs à venir pourront-il s’essayer à La Rambla ou Biographie ? Adam Ondra aura t’il suffisamment de nouveaux projets extrêmes pour continuer à progresser ? Tout simplement, pourra-t’on encore grimper le weekend sur la falaise d’à côté de chez nous après notre semaine de boulot éprouvante ?

La communauté des grimpeurs dans son ensemble est touchée par un futur incertain concernant l’accès aux sites naturels, leur entretien et leur développement.

LA GUERRE DES SITES – épisode#1

Lors du meeting de Greenspits à Mollans-Sur-Ouvèze le 15 octobre dernier se sont déroulées plusieurs conférences dont celle de Cathy Bass et Vincent Meirieu, membres actifs de l’association et tous deux Brevets d’Etat escalade sensibles à la problématique de la gestion des sites naturels d’escalade (SNE). Voici une rétrospective de leur présentation orale concernant les enjeux liés aux SNE en France.

Cathy et Vincent présentent leur conférence sous le regard attentif des participants au rassemblement Greenspits.


En tant que grimpeurs concernés, il est important de prendre les 10 min nécessaires à la lecture de cet article.


Le but de notre intervention est de faire le point concernant la situation des SNE, et les perspectives d’avenir. En effet, nous nous trouvons actuellement à un tournant. Jusqu’ici prévalait un modèle de gestion des SNE qui fonctionnait plutôt bien, et grâce auquel on ne se posait pas trop de questions. Mais, pour diverses raisons, il semble que ce modèle risque fort de disparaître. Et c’est en ce moment que cela se passe.

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du sujet, il nous a semblé utile de commencer par faire un état des lieux de l’existant, ainsi qu’un petit historique, et enfin un tour d’horizon des perspectives pour l’avenir des SNE, ou pour leur relégation définitive au passé…

UN PETIT POINT DE DROIT

TOUT TERRAIN APPARTIENT À QUELQU’UN

En préambule, il faut savoir que tout terrain est, en France, une propriété privée. Il n’existe aucun espace qui n’appartienne à personne. La propriété privée est un droit constitutionnel, inviolable.

Il n’y a qu’une seule exception à ce droit fondamental : l’intérêt public. Cela signifie qu’au nom de l’intérêt public, on peut procéder à une expropriation, sous réserve d’indemnisation du propriétaire. C’est ce qui se produit parfois pour récupérer de l’espace pour des routes, ou d’autres bâtiments publics.

Il existe un autre cas spécifique qui nous concerne de plus près, c’est celui de la Loi Montagne. Cette loi, qui garantit à tous l’accès au manteau neigeux du fait de l’intérêt public des sports de montagne, est une forme d’expropriation dans le sens où les propriétaires des accès ne peuvent en interdire le passage. On parle alors de servitude d’accès.

En montagne, l’aseptisation du terrain est utopique, tout peut virer du blanc au noir, comme le suggère cette image de Jan Novak.

Pour en revenir aux SNE, toute falaise est donc une propriété privée. Elle appartient forcément à quelqu’un. Même si elle appartient à une commune, elle est une propriété privée, de droit public si la commune en autorise l’accès à tous (comme les routes ou les jardins d’enfants), ou de droit privé, si l’accès du public n’y est pas autorisé.

TOUT PROPRIÉTAIRE EST RESPONSABLE DU FAIT DES CHOSES DONT IL A LA GARDE

La deuxième notion essentielle à avoir à l’esprit concernant le droit et la propriété privée est que toute personne, privée ou morale, est « responsable du fait des choses dont elle a la garde ». En d’autres termes, cela signifie que chaque propriétaire est responsable de son terrain, de ce qui s’y trouve, voire de ce qui pourrait y arriver.

« On est responsable non seulement du dommage que l’on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre, ou des choses que l’on a sous sa garde. » (article 1384 alinéa 1er du code civil).

Et cette responsabilité lui incombe également lorsqu’une tierce personne, vous par exemple, s’y trouve alors qu’elle ne devrait pas ! La seule façon pour le propriétaire de limiter un tant soit peu cette éventualité consiste alors à rendre le terrain inaccessible : d’où les barbelés, les clôtures, et autres panneaux « propriété privée, défense d’entrer ».

Accès interdit à personne web

Nos falaises sont encore relativement libre d’accès… mais le resteront-elles longtemps ? 

Pour être plus clair, lorsque vous pratiquez l’escalade sur une falaise, le propriétaire de cette falaise peut être tenu responsable de ce qui pourrait vous arriver (sauf si vous faites délibérément une erreur), qu’il vous ait autorisé l’accès… ou pas ! De son côté, il pourra toujours vous reprocher d’avoir planté des spits, donc dégradé son terrain, ce qui pourra être retenu contre vous comme un délit, mais cela ne changera rien au fait que sa responsabilité pourra être engagée.

La position de propriétaire ne semblant finalement pas très confortable, on peut légitimement se demander ce qui peut bien motiver un propriétaire à autoriser la pratique de l’escalade sur son terrain ! Vu qu’objectivement, il n’a aucun intérêt à le faire…

UNE SOLUTION : LES CONVENTIONS

Dans les années 80, la FFME, fédération délégataire et chargée de développer la pratique de ce sport dit « de pleine nature », a trouvé une solution à ce problème : les conventions ! Signées entre le propriétaire et la FFME, les conventions servaient essentiellement à dégager le propriétaire de ses responsabilités en « transférant » la garde de la falaise à la FFME, qui devenait, de ce fait, « responsable du fait des choses dont elle a la garde ».

Les conventions pour les sites naturels d’escalade se sont révélées une solution optimale pour développer la pratique et rendre les propriétaires tolérants.

Même si certaines pratiques, telles que l’alpinisme, semblent se passer de tels systèmes, la fédération de l’époque avait délibérément opté pour une solution réglementaire.

Près de 800 conventions ont ainsi été signées, ce qui a permis un essor considérable de l’activité, et a fait de la France l’un des pays les plus riches en terme d’escalade outdoor.

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Exemple de panneau d’information aux abords d’un site conventionné.

UN PEU TROP FACILE ?

Puisque la FFME était devenue responsable de tout ce qui pouvait arriver sur ces 800 sites d’escalade, on peut se demander comment, au cours des trente dernières années, il n’y a pas eu plus de demandes d’indemnisation d’une victime d’un quelconque accident… Est-ce parce qu’il n’y a pas eu le moindre accident ? Ou, plus probablement, parce que la forte tendance à porter plainte pour une dent rayée (si si, c’est arrivé !) est un phénomène plus récent ?…

Quoiqu’il en soit, en 2016, cela a fini par arriver. Un accident a eu lieu à Vingrau (66), et les suites ont fortement secoué la FFME. Au point de changer le cours de l’histoire, et d’entamer en 2016 un tournant…

Reprenons. Les faits, d’abord. Site d’escalade de Vingrau : un grimpeur arrache une écaille, qui tombe sur son assureur. De gros dégâts et blessures pour les deux victimes. Plainte. Et la FFME se voit sommée d’indemniser les victimes à hauteur de 1,2 million d’euros…

Site de Vingrau.

Et cela, non pas parce que la FFME est condamnée pour faute (comme un défaut d’entretien du site, ou une négligence aux lourdes conséquences). Non. Juste parce qu’elle a la garde du site, du fait de la convention.

COUP DE STRESS

On comprend facilement que cela a vite posé question au niveau de la FFME ! Forcément, 800 conventions, c’est 800 potentialités de procès

Dans un premier temps, la réponse de la fédération délégataire à cette condamnation a été de lancer un vaste audit sur les conventions.

Avec stratégiquement, l’envie plus ou moins cachée de se défaire de ces conventions… Plus ou moins obsolètes, de surcroît.

POURQUOI SE DÉFAIRE DES CONVENTIONS ?

Pour commencer, 800 conventions pour une fédération qui compte 80 000 licenciés, c’est beaucoup trop.

Et 80 000 licenciés alors qu’on recense environ 1 million de pratiquants, ce n’est pas très juste. En effet, la prime d’assurance que paie la fédération est prise sur les cotisations fédérales, ce qui signifie que 80 000 licenciés cotisent pour 1 million de grimpeurs qui profitent des sites d’escalade sans payer de cotisation… Pas très fairplay, il faut le reconnaître !

D’ailleurs, êtes-vous licencié ? Êtes-vous assuré pour votre pratique ?

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Devant ce constat, la FFME s’interroge, et interroge ses licenciés. Une enquête (toujours sujette à interprétation, c’est le principe des enquêtes), a ainsi « montré » que les adhérents grimpent sur quelques sites très aménagés et entretenus, surtout périurbains, et dont les lignes se situent entre 3 et 7a. Donc quelques-uns seulement, parmi les 800 sites conventionnés

Par conséquent, afin de répondre au mieux aux exigences de ses 80 000 licenciés, la FFME envisage de réduire ses conventions aux quelques sites dont il est question dans l’enquête, sites dits « d’intérêt fédéral ».

Une réduction d’autant plus compréhensible que la plupart des licenciés sont finalement très, voire exclusivement, orientés vers l’escalade en SAE…

Voilà qui tombe plutôt bien, puisque la FFME est LE spécialiste de la SAE ! On peut se demander qui de l’œuf ou de la poule ? Mais ce n’est pas le sujet…

Graphisme et couleur pour un spectacle éphémère… 

CONTINUER LES CONVENTIONS : UN (trop?) GROS CHANTIER

La FFME a permis, par ses conventions, un essor indéniable des falaises françaises. Le moment est venu pour elle de s’interroger sur les dites conventions. Jusque là, la démarche est légitime.

Et il s’avère que ces conventions sont plutôt caduques (il manque des éléments notamment).

DES MOYENS INSUFFISANTS

Tout d’abord, quels sont les moyens mis à disposition des comités départementaux en charge des conventions et de l’entretien des sites, et sont-ils suffisants ? Comment un CD84, qui gère Buoux et St-Léger-du-Ventoux, peut-il mener à bien sa mission en n’étant porté que par deux représentants bénévoles ? Comment un CD26, ou un CD38, qui gèrent environ 50 sites chacun, peuvent-ils décemment fonctionner avec un seul salarié par département, dévolu aux SNE ? Surtout lorsqu’on sait que les salaires de ces chargés de mission départementaux sont, de surcroît, essentiellement financés par les conseils généraux (les départements) ? Quelle est la participation financière de la fédération nationale pour soutenir ces emplois ?

Par ailleurs, si l’on considère que l’escalade en SNE fait partie de la délégation du Ministère des sports, on peut s’interroger sur la « part du gâteau » qui lui revient. En effet, le Ministère finance l’activité de la Fédération nationale, en mettant notamment à sa disposition des cadres, et en leur attribuant une « enveloppe ».

Alors, quelle part de cette enveloppe est attribuée aux SNE qui font partie de sa mission ? L’escalade est encore, jusqu’à dernièrement en tout cas, considérée comme une activité de pleine nature ! (mais peut-être que ça ne va pas durer…).

Au début du mois de février, nous avons eu la chance d’avoir une information officielle sur ce fameux budget SNE. La fédération en partenariat avec Petzl répond à l’attente des comités départementaux et des falaisistes et annonce son budget 2017. Une enveloppe qui semblerait s’être multipliée par trois, c’est déjà une avancée, mais à quoi correspond cette part sur la totalité du budget fédéral ?

Pierre Henri Paillasson, DTN de la FFME :  « Pour cette année 2017, ce sont près de 60 000€ qui ont été investis par la FFME pour accompagner les comités territoriaux dans l’équipement et la maintenance de près de 17 sites de pratique identifiés. »

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La Face Est de St Léger-du-Ventoux, parmi les 17 sites chanceux de France.

UN INTERÊT QUI S’ÉTIOLE

Comment, en ce qui concerne notre pratique, ne pas considérer que c’est notre fédération délégataire qui est en charge de trouver une solution ?

Comment ne pas reconnaître que les SNE contribuent au développement de l’escalade, qui lui, est clairement identifié comme une mission de la fédération délégataire ?

En gros, comment la fédération peut-elle se détourner des falaises ?

Option inconcevable pour certains, et tout à fait envisageable pour d’autres, car cela dépend avant tout du sens et de la philosophie que chacun voit dans cette activité…

Quoiqu’il en soit, qu’on soit pour ou contre, c’est ce qui s’annonce.

LES RACINES DU PROBLÈME

Les raisons évoquées plus haut sont essentielles, mais comme dans tout problème, la réalité est toujours plus complexe, et ici comme ailleurs, trop simplifier serait une erreur.

GARANTIR LA SÉCURITÉ

L’escalade se pratique, dans une grande majorité, dans un milieu aménagé. Et il y a eu une forme d’assimilation de la falaise à un « ouvrage public », sous-entendant « lieu aménagé et entretenu, garantissant la sécurité des usagers ». Cette perception du milieu a, de plus, été relayée par le positionnement de la Fédération nationale (on y revient toujours, mais elle est, qu’on le veuille ou non, un interlocuteur central), qui a largement communiqué sur l’idée que l’escalade n’était pas dangereuse.

Dans les contes de fées, la princesse accepte-t-elle le risque ?

Elle a œuvré autant que faire se peut pour que l’escalade ne soit pas classée « en environnement spécifique », ou, pour faire simple et rapide, ne soit pas considérée comme une « activité à risque ».

Dans cette stratégie, il y avait un intérêt économique, car ainsi la FFME pouvait prendre place dans le champ de la formation professionnelle (laquelle est, sinon, réservée à l’état pour les activités en environnement spécifique), mais aussi une démarche idéologique.

Pour garantir une activité non dangereuse, il fallait donc garantir la sécurité. En SAE, l’affaire était lancée depuis longtemps. En SNE par contre, se rendant bien compte que l’entretien et la normalisation des sites étaient loin d’être gérables via ses comités départementaux, elle a établi un classement des terrains :

– sites « découvertes » (un gymnase en extérieur),

– sites « sportifs » (entretenus, normalisés dans l’équipement),

– sites « terrain d’aventure » (tout ce qui n’est pas « sportif »).

LE TERRAIN D’AVENTURE : UNE IMPASSE POUR LES COMITÉS DÉPARTEMENTAUX

Pour le conscient collectif d’abord, il a fallu accepter que l’appellation « terrain d’aventure », qui désignait jusque là l’escalade traditionnelle, se mette à englober également le terrain d’aventure « équipé mais non normé et non entretenu » (par exemple le secteur de La Baleine à St Léger du Ventoux).

Et pour la plupart des comités départementaux qui gèrent les falaises, ce classement les a propulsés dans une impasse. Pourquoi ? D’une part parce qu’aujourd’hui, la plupart de leurs sites correspondent, inévitablement, à la désignation de terrain d’aventure… Mais que les Mairies, ou les propriétaires, avec qui les Comités ont signé des conventions, ne veulent pas de sites « à risque » sur leur territoire ! Et d’autre part, les conventions « terrain d’aventure » n’existent pas, la fédération ne voulant pas les signer.

Le Caroux, massif partiellement conventionné.

MAINTENANCE = ZÉRO DANGER ?

D’autre part, pour aménager le milieu, et notamment financer l’équipement, on a parfois fait appel aux Comités départementaux, qui eux même ont fait appel aux conseils généraux et aux collectivités territoriales, qui, de fait, exigent une maintenance. Evidemment, ils ne laissent pas équiper un site, encore moins en le finançant, pour qu’il soit dangereux ! Il y a donc une forme de consensus général pour considérer que les sites sont « standards ». Et quand survient l’accident de Vingrau, on cherche le responsable.

L’ACCEPTATION DU RISQUE

Aujourd’hui les grimpeurs viennent de plus en plus de la salle (contrairement à avant), et ils en attendent les mêmes garanties de sécurité… Et ceci est d’autant plus ancré dans les « nouvelles » moeurs, que c’est aussi le discours qui accompagne le « site d’intérêt fédéral ».

Enfin, il semble que dans le droit français, la notion de « risque accepté » n’existe pas. On peut espérer que cette notion existe encore en alpinisme ou en terrain d’aventure, mais en escalade, sur un site conventionné, le « risque accepté » n’est pas pris en compte. Et ce n’est pas l’apanage des grimpeurs sortis tous droit de leur SAE. Cette attitude se voit même chez les professionnels de l’activité (comme l’une des victimes de Vingrau, qui est guide)…

Non seulement le « risque accepté » n’existe pas, mais en plus, le droit français cherche avant tout à indemniser les victimes, donc, à identifier un responsable solvable. Parfois même en dépit du bon sens si on en croit certains verdicts, mais c’est un fait, et il faut faire avec.

danger-escalade-interdite-greenspitsLe site de La Ramirole dans le Verdon, avec son panneau tombé de la route des crêtes…

La judiciarisation de notre société met à mal les activités à risques… puisqu’on n’est pas censés en prendre.

ALORS QU’EST CE QU’ON FAIT ?

On ne va quand même pas rester les bras ballants à regarder notre activité se déliter… Commençons par un tour d’horizon des différentes options.

OBTENIR UN POSITIONNEMENT CLAIR DE LA FFME

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On peut demander à la fédération quel est son véritable positionnement concernant les SNE. Entre discours et faits contradictoires, on ne sait pas vraiment quelle est la position de la FFME, sa stratégie, ce qu’elle va défendre ou laisser tomber. Nous sommes, comme tout le monde, à l’affût de déclarations et de positions fortes. Mais pour l’instant, on est dans le flou, avec une perspective plutôt pessimiste, d’autant que l’Olympisme risque de bien les occuper, voire de mobiliser tous leurs efforts.

Peut-être pourrait-on exiger une Commission SNE ? Mais pour cela, il faudrait que le million de grimpeurs se licencie. Mais est-ce que ces grimpeurs ont envie de se licencier quand ils observent les orientations fédérales depuis une bonne dizaine d’années ?

Prendre sa licence, c’est donner son aval à ces orientations, ou au contraire, ne pas la prendre parce que l’on ne s’y retrouve pas… Un choix politique, en somme.

Soulignons tout de même que certains Comités départementaux dissidents tentent de faire entendre leurs voix. Et franchement, ça n’a pas l’air facile. Sincèrement, on les remercie pour leur ardeur, mais même s’il est certain que leur mobilisation compte, on n’est pas sûr que cela suffise.

Abnégation ou rébellion, comment arriver à ses fins ?

S’ORIENTER VERS LA FFCAM ?

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À l’heure actuelle, la FFCAM signe encore des conventions, et n’est pas contre les conventions terrain d’aventure. Alors pourquoi pas, si elle maintient son cap ? A noter cependant que la position de la Ffcam n’est pas réellement déclarée par les instances. Ils n’ont pas réclamé que les grimpeurs se tournent vers eux. Et certains disent aussi qu’elle suivra la position de la FFME quand celle-ci sera officielle. Rumeurs ?

En tous cas, s’il est évident que la FFCAM a une vraie perspective et un vrai attachement aux SNE, il est probablement compliqué pour elle de ne pas être la Fédération délégataire. Dans ce cas, pourquoi ne pas prendre la délégation ? Ou prendre la charge des SNE ? Afficher de telles ambitions serait clairement une issue !

CRÉER, OU REJOINDRE, UNE FÉDÉRATION DE SPORTS NATURE ?

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Les problèmes et difficultés qui touchent l’escalade sont les mêmes qui touchent tous les sports de nature, de la rando au kayak, en passant par le VTT, le surf ou le vol libre… Par contre, là, on n’est pas au bout de nos peines ! Certains s’y sont déjà essayés, ils y sont encore…

TENTER UN RAPPROCHEMENT AVEC L’ALPINISME ?

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L’activité « alpinisme » tombe sous la loi Montagne (qui garantit les accès, mais qui ne transfère pas la responsabilité) et sous le fait que l’on considère, juridiquement parlant, que l’alpiniste est responsable de son action. Un tel cadre pourrait peut-être permettre à l’escalade de se glisser quelque part, mais comment ?

SIGNER DES CONVENTIONS AVEC D’AUTRES SIGNATAIRES ?

Jusqu’à présent, les conventions étaient signées entre les propriétaires des terrains et la FFME. Rien n’empêche de les signer avec une autre instance, par exemple avec les collectivités territoriales, qui sont les seules à même d’assumer cette responsabilité.

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Mais cela pose un problème. Si la Fédération, elle, continue à conventionner uniquement les sites découverte, ou les sites d’intérêt fédéral, cela reviendra à dire : « Ah non, les sites terrain d’aventure c’est trop dangereux, je ne prends pas le risque ». Un tel message de la part de la structure délégataire, autrement dit de l’entité qui connaît le mieux l’activité, ne peut pas laisser indifférentes les collectivités territoriales ! Influencées par ce modèle, elles risquent de faire appel aux boîtes de travaux acro, avec garantie de sécurité, pour gérer leurs sites; « super, Roger de TGH a rééquipé biographie, on peut remettre des runs! »… Avec un peu de chance, il y aura des grimpeurs dans l’équipe, mais c’est faire un gros pari ! Et l’ouverture de voies naturelles n’est pas compatible avec la rentabilité économique !

En ce qui concerne les collectivités territoriales, signalons qu’en Janvier 2016, les conseils généraux ont demandé une réunion avec la fédération, sous l’égide du ministère des sports, afin qu’elle se positionne clairement sur les SNE. Nombre de collectivités territoriales sont en effet dans le brouillard en ce qui concerne leurs sites, la fédération ayant gelé tous les renouvellements de convention.

Moi, la glace, ça me fait un peu peur…

FORMER LES COLLECTIVITÉS TERRITORIALES À ACCEPTER LES SITES TERRAIN D’AVENTURE ?

Sur un site terrain d’aventure, rien n’est garanti (et notamment pas la solidité des points, ni l’entretien). Par conséquent, on peut supposer que le grimpeur choisit en son âme et conscience de grimper, ou non. Et que s’il arrive quelque chose, cet élément soit au moins pris en compte dans le verdict.

Cela ne semble pas gêner Adam de grimper à Mollans-sur-Ouvèze, site « terrain d’aventure.

Actuellement, aucun propriétaire n’a encore été condamné lors d’un accident en sport de plein air se déroulant sur sa parcelle (mis en examen oui, mais pas condamné).

Nous pensons que cette responsabilité, brandie comme un étendard effrayant, relève davantage du fantasme. Cependant, cela pourrait aussi arriver un jour… Et personne n’est trop motivé pour faire jurisprudence…

Quoiqu’il en soit, selon le Pôle Ressources National des Sports de Nature (PRNSN), il semble que l’environnement spécifique (donc le terrain d’aventure et les voies de plusieurs longueurs) soit quand même un élément pris en compte lors de procès, et c’est globalement le seul qui permet ça.

Alors, même s’il reste un doute, peut être est-ce ce que l’on devrait approfondir ?

En aparté : Il a souvent été dit, notamment par la FFME, que d’un point de vue européen, l’environnement spécifique ne « tenait » pas. Selon le PRNSN, si cela a été vrai, ce ne l’est plus, puisque certains pays européens, face à de nombreux accidents de pleine nature, commencent à s’informer auprès de la France sur la « solution » de l’environnement spécifique (qui n’existe qu’en France). Alors cette idée n’est peut être pas si désuète qu’on voudrait bien nous le faire croire !

SIGNER DES CONVENTIONS AVEC LES CDESI ?

Une autre possibilité est de signer des conventions via des Cdesi (Commission départementale des espaces, sites et itinéraires), et de faire classer les sites en Pdesi (Plan départemental des espaces, sites et itinéraires).

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Comment cela fonctionne ?

Les conseils généraux organisent des espaces consultatifs en vue de statuer sur les activités de pleine nature. Sont invités autour de la table tous les acteurs concernés : propriétaires, chasseurs, associations de protection de l’environnement, fédérations délégataires via leurs comités départementaux, professionnels, comité tourisme… On passe alors en revue les différents problèmes. Quand un consensus est trouvé, le site passe au Pdesi et devient pérenne.

Voilà qui semble une bonne solution. En effet, c’en est une. Avec deux bémols. D’abord, tous les départements n’ont pas de Cdesi. Ensuite, on peut s’interroger sur la prise en compte de l’intérêt sportif dans ces concertations, en particulier face aux enjeux environnementaux qui ont le vent en poupe et disposent d’un arsenal juridique conséquent. Comment défendre la pratique purement sportive ? Là encore, c’est à nous de nous organiser pour développer une argumentation solide faite de cohésion sociale, de tissu associatif, d’essor économique, de convictions pédagogiques, d’intérêt public… Et de parvenir à la faire entendre dans ces instances, puisque nous n’y sommes pas invités, nous, grimpeur lambda…

Et même si la procédure d’inscription d’un site au Pdesi est, comme toute démarche de concertation, contraignante et longue (ne pas penser résoudre l’affaire avant un an ou deux), et qu’il faut souvent un intérêt autre que sportif (économique, touristique…), il reste que cette démarche peut aboutir, et mérite d’être suivie. Quand elle existe…

CRÉER UNE NOUVELLE LOI SUR LE SPORT ?

Et pourquoi on ne créerait pas une loi qui permettrait de décharger les propriétaires de leur responsabilité dans le cadre d’une pratique de nature ? Cela résoudrait un certain nombre de problèmes, permettrait le maintien de l’accès libre aux sites, et en plus, cela serait fondamentalement juste.

Il semblerait que les kayakistes soient parvenus à inscrire cela pour la pratique en rivière. Mais malheureusement, cette démarche n’aboutit pas en ce qui nous concerne. Pourquoi ? Probablement parce que, cherchant à indemniser les victimes, et ne pouvant impliquer la responsabilité du pratiquant, le droit ne peut pas ne plus avoir recours au responsable/payeur. Tout simplement. C’est moche non ?

S’ASSURER INDIVIDUELLEMENT ?

Supposons que chaque grimpeur soit obligatoirement assuré : en cas de blessure l’assurance intervient, et le grimpeur ne va pas forcément porter plainte (dans ce cas on ne cherche pas la responsabilité payante de quelqu’un d’autre). Mais cela dépendra sans doute des prestations de son assurance… C’est là que le bât blesse, car la plupart des assurances ont des plafonds extrêmement limités, qui permettent une prime d’assurance limitée elle aussi. Si l’on veut être bien couvert, il faut mettre la main au porte-monnaie, et tout le monde n’en a pas les moyens… C’est souvent pour ça que l’on porte plainte : pour augmenter nos plafonds de garanties.

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Bien s’assurer… pas si facile !

Bien sûr que tout le monde est d’accord pour pratiquer l’escalade sous sa propre responsabilité, en prenant des risques (quoi qu’en dise le discours fédéral), et en les acceptant ! Mais lorsqu’on est gravement blessé, avec de l’invalidité, je pense que n’importe qui se met à réfléchir différemment… Tout étant dans le « bien s’assurer »…

Un exemple parlant, histoire de se fixer les idées : Si je m’assure moi-même avec une licence fédérale (ffme et ffcam), je peux toucher entre 13 000 et 30 000 euros. Par contre, si je porte plainte contre mon compagnon de cordée, lui-même assuré fédéral, et qu’il est reconnu responsable, je peux toucher entre 30 000 et 10 000 000 euros… C’est sûr que je vais y réfléchir si j’ai subi d’importants dommages. Le problème relève donc davantage d’une question d’assurance, que de responsabilité.

TOUT FAIRE À LA SAUVAGE ?

On peut aussi considérer que l’escalade n’a rien à espérer du côté institutionnel, et que l’on n’a plus qu’à tout faire à l’arrache. Vive les spots secrets et sauvages. Première conséquence possible: l’escalade deviendrait un sport d’initiés, non démocratique. Pourquoi pas ? Là encore, c’est une question de philosophie.

Deuxième conséquence : on ne résout pas le problème de la responsabilité du propriétaire… On peut supposer que s’il n’est au courant de rien, et que nous avons dégradé sa propriété sans son accord, on est en faute, et c’est notre responsabilité qui est engagée. Du coup, c’est lui qui porte plainte contre nous… pour se dédouaner de sa responsabilité. C’est une supposition, mais quelle en est la  valeur juridique ?

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La falaise de Lourmarin reste interdite par arrêté préfectoral de biotope (protection des oiseaux), malgré la route nationale fréquentée, les tirs des chasseurs, les mirages… « On entend même plus le flash du collègue ! ». Pourquoi tant de haine ?

Enfin une autre conséquence des sites sauvages : si la chose est mal vue par la population locale, il sera extrêmement difficile de redresser le cap. Très vite, les grimpeurs seront détestés, surveillés, catalogués, pendant au moins une génération de propriétaires, et à juste titre… Espérons que cette période, qui a existé, est définitivement révolue…

METTRE EN OEUVRE UNE CHARTE DU GRIMPEUR ?

On peut aussi envisager, toujours dans l’esprit de responsabiliser le pratiquant, une charte du grimpeur. Une sorte de listing de choses que le grimpeur sait, choisit et accepte quand il pratique. Par exemple, que les points d’ancrage ne sont pas garantis et ne le seront jamais, que le rocher se modifie avec le temps, que l’équipement n’est pas standardisé et peut être aléatoire… et qu’en dépit du fait que personne ne peut garantir sa sécurité, il assume sa pratique.

Encore une fois, à priori, cela équivaut à une décharge de responsabilité, et ce n’est pas recevable juridiquement. Mais cela pourrait tout de même avoir deux effets bénéfiques : d’une part, faire réfléchir les grimpeurs quant à leur attitude et à leur pratique; d’autre part, même si cela n’est pas pris en compte stricto sensu par un tribunal, cela ne peut qu’inciter également les juristes à la réflexion.

METTRE EN OEUVRE UN « PERMIS DE GRIMPER EN SNE » ?

Dans le même esprit, on pourrait instaurer une sorte de « permis de grimper en SNE », Ce permis consisterait à recevoir une formation pour grimper dehors, suite à laquelle le grimpeur serait considéré comme compétent et donc responsable. Comme dit Maître Cazanave, avocat de la FFCAM, on n’évitera jamais totalement les accidents, et utiliser la normalisation pour lutter contre les accidents peut être vu comme une insulte à l’intelligence. Cependant pour qu’ils n’augmentent pas dans l’avenir, il faudrait former les gens, faire de la prévention et étudier l’accidentologie dans la formation. Eventuellement, une dérive possible est que les bénéficiaires ne soient là encore qu’un cercle d’initiés. Cependant l’idée est à garder (sans en faire une activité commerciale) car elle pourrait faire infléchir la politique d’assurances….

FAIRE PAYER LES SITES NATURELS ?

Tant que l’on est dans l’aspect financier, on peut aussi envisager que les sites deviennent payants. Après tout, ouvrir des voies, purger, entretenir, tout cela coûte bien de l’argent ? Et si les grimpeurs veulent une certitude quant à l’absence de dangerosité d’un site, cela pourrait être un service pour lequel ils paient ? Mais peut on considérer qu’il est possible de « garantir » l’absence de dangerosité sur SNE ? Vaste question !

Exemple d’un site payant (pas encore en France mais en Colombie) où le propriétaire salarie un gardien, ne garantit pas l’équipement, et où une décharge signée est obligatoire pour grimper.

À notre sens, cela reviendrait à mettre le doigt dans un engrenage fatidique pour l’accès aux sports de pleine nature, voire à enclencher une révolution intellectuelle pour notre pays (pas pour d’autres où cela existe) ! Mais cela reste une option. Peut-être bien que les grimpeurs issus des SAE n’y verraient qu’une suite logique, et que les falaisistes sont peut-être déjà has been ? Espérons que non !

SUIVRE LES EXEMPLES AMÉRICAIN OU BRITANIQUE

L’Access Fund est la fondation Américaine pour la défense des SNE. Le problème de privatisation des accès et des falaises est leur combat quotidien, et encore plus depuis les dernières élections…  « Parfois le seul moyen de sauver un site naturel d’escalade est de l’acheter ». Au vues de l’américanisation de notre société, nous ferions mieux d’anticiper cette éventualité. Cependant la solution de l’achat de falaises, si elle règle définitivement le problème des accès, ne résout pas celui de l’assurance. Et encore faut-il que les grimpeurs se mobilisent, et acceptent d’être partie prenante. Un changement total de paradigme pour nous qui avons été élevés, pour les plus vieux d’entre nous, dans l’état providence…

Chez nos voisins plus proches, en Angleterre, on tente d’analyser les situations en évitant de chercher des responsabilités qui pourraient réduire la pratique d’une activité jugée utile. L’escalade est encore, aux dernières nouvelles, considérée d’utilité publique. Peut-être pourrions-nous nous inspirer du modèle philosophico-juridique anglo-saxon ?

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James Pearson dans une voie fraîchement équipée pour le rassemblement Greenspits à Mollans-sur-Ouvèze.

C’est sûr que lorsqu’on regarde l’expérience grimpante de James Pearson, telle qu’il nous l’a présentée lors du rassemblement de Greenspits en octobre dernier, il semble évident que les valeurs de l’escalade britannique mettent en avant autre chose que la sécurité ! Et cela a peut être été sauvegardé par leur jurisprudence ?

Indemniser la victime, en soi, cela reste une réflexion philanthropique… A moins de s’organiser selon un modèle de mécénat ? Ou de caisse de secours ? Ou de mutualisation ?

ESSAYONS TOUS ENSEMBLE

Ce tour d’horizon n’est pas exhaustif, loin de là, mais peut-être permet-il à certains d’y voir plus clair dans les enjeux. Notre volonté est de faire un état des lieux, mais aussi d’apporter des propositions pour voir comment se sortir de cette situation. La plupart des hypothèses ne sont pas très probantes… Mais certaines valent peut-être le coup d’être approfondies. Et si on ne veut pas rester sans rien faire, il faut réfléchir et essayer, avec les moyens qu’on a, et avec ce que nous sommes.

Ceux qui ont des commentaires, des propositions, des ouvertures, des témoignages, des pensées, des critiques, des perspectives… soyez les bienvenus.

Et gardons à l’esprit que les problèmes des SNE sont aussi aujourd’hui des problèmes souvent urgents d’entretien. Même sur les sites terrain d’aventure, il est important de changer les relais, les points « foireux » et usés, de purger… Et la question du financement reste cruciale. Si les topos doivent se dématérialiser, comment récupérer les financements nécessaires sans faire appel aux collectivités territoriales qui risquent d’avoir une demande normative et aseptisée ?

Greenspits, c’est une option, une tentative, qui table sur un regroupement des grimpeurs, une responsabilisation de chacun et une solidarité d’action.

Que la force soit avec nous !

 

Merci à Cathy Bass et Vincent Meirieu pour leur conférence éclairée, à Anne Jankeliowitch pour l’aide à la mise en forme.

Merci aux photographes qui soutiennent Greenspits !

Retrouvez plus de photos de Benoit Foujols, Jan Novak, Isabelle BihrRaphaël Fourau et Sam Bié.

 

L’équipe Greenspits.